jeudi 14 avril 2005

ART 3 - Tableaux et papiers peints

Je crois qu’il existe des gens ne voyant jamais dans les gens que des gens. Pour la plupart d’entre-nous cependant, il y a les gens et puis les autres, c’est-à-dire ceux avec lesquels nous entrons en relation (quelle que soit l’acception que nous donnons à ce mot, et quels que soient les malentendus possibles) : nos amours, nos enfants, nos parents, nos amis, nos collègues, par exemple. Et nous nous disons que ceux qui n’opèrent pas cette distinction passent à côté de quelque chose d’essentiel.

Mais parlons d’art. J’ai déjà rencontré des individus qui n’ont jamais éprouvé la moindre émotion graphique. Un tableau, une image peut leur plaire ou leur déplaire, mais guère plus qu’un papier peint. Tous les papiers peints ne se ressemblent pas, n’est-ce pas. « Et celui-ci, tu aimes bien? Il coûte combien, Madame? OK, on le prend. Tu entends, on a même droit à un poster de dauphin avec. »

En musique, c’est bien pire. Les yeux peuvent se fermer ou se détourner, non les oreilles. Nous sommes abreuvés tout au long de la journée de musiques non sollicitées, d’une sorte de spam auditif tellement omniprésent que nous ne nous demandons guère si le silence n’est pas préférable. Je ne connais, à Bruxelles, qu’un seul café ne diffusant pas de musique (le Greewitch, 7 rue des Chartreux). Cet établissement est devenu le lieu de ralliement des joueurs d’échecs et autres êtres humains qui désirent – autant que faire se peut – rester maîtres de l’affectation de leurs ressources cervicales.

Ce déferlement continu de notes encourage l’écoute paresseuse, passive et nonchalente. La musique s’écoute désormais comme se regarde un papier peint : en faisant le lit, en prenant l’apéritif, en mangeant, en surfant sur le net, en conduisant la voiture. Notre écoute s’habitue à devenir distraite et, ce faisant, superficielle. En conséquence, les morceaux qui accrochent notre attention sont ceux qui l’accrochèrent auparavant pour des causes similaires, en cette récursion infinie qui fait que les rivières ne creusent jamais que leur propre lit. Des souvenirs de moments heureux, ou malheureux sans doute. Indépendants de la musique la plupart du temps. Des sortes de photos jaunies, de lambeaux d’un passé imaginé et, peut-être, vécu.

« Et alors? On n’a pas le droit peut-être? Il faut se prendre la tête pour écouter une petite chanson? Et si j’aime bien la radio, moi, au café? » Oui, oui, certainement, vous avez le droit. Dieu qui n’existe pas a pensé à vous dans Ses béatitudes, mais sachez que vous passez à côté de quelque chose qui n’est pas mal.

Bien sûr, l’écoute active demande un énorme sacrifice : il ne faut rien faire d’autre. Simplement écouter. Ce n’est pas évident. On est bien tenté de lire et de faire simultanément quelque exercice de musculation pour occuper les jambes tandis que le sêche-linge termine son chaud labeur et que le logiciel de messagerie tente de distinguer les messages qui changeront votre vie de cette masse incommensurable de courriers non sollicités qui vous énervent au plus haut point.

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